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    “Penthésilée” ou l’amour à mort au Vieux-Colombier

    17 juin 2026
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    ®Christophe_Raynaud_de_Lage_Coll.CF26

    Dans un sidérant spectacle qui réunit un trio de personnages tragiques, le metteur en scène allemand Michael Thalheimer présente cette descente aux enfers au nom de l’amour que la reine des Amazones, incarnée par la fulgurante Suliane Brahim, impose à son amant, le bel Achille. Sang, larmes et poésie vertigineuse disent la lutte pour le pouvoir et la difficulté d’aimer dans un monde mythologique déjà enflammé par les guerres.

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    Transgression

    Mais que vient faire Penthésilée, la reine des Amazones, sur un champ de bataille où combat Achille, demi-dieu et guerrier héroïque ? Et d’où vient qu’au premier regard, ces deux-là tombent éperdument amoureux l’un de l’autre ? L’histoire peu connue du mythe des Amazones a conduit l’auteur romantique Henrich von Kleist à transformer l’histoire de ce mythe et à inverser l’action. Achille, qui à l’origine tue Penthésilée avant de tomber amoureux d’elle, se fait dans cette version déchiqueter par Penthésilée qui regrette son acte et succombe ensuite à sa folie meurtrière, portant dans ses bras son amoureux. On l’aura compris, la Reine des Amazones fascine par l’insoumission totale de cette héroïne, sa liberté et son désir de ne pas céder aux hommes. Elle appartient à la tribu des Scythes qui assistent à la destruction et au massacre de leurs maris, et décident finalement de fonder une société de femmes qui ne s’accouplent aux hommes que pour procréer, en les renvoyant ensuite. Bien sûr, Kleist, dont la pièce écrite en 1808 ne fut jouée que soixante ans plus tard, en raison de sa violence, aborde cette oeuvre par la passion interdite : Penthésilée transgresse la loi des Amazones en désirant Achille, et comme toute transgression, elle se retourne violemment contre ses auteurs.

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    Femme libre

    C’est par la scène finale que le metteur en scène choisit d’ouvrir son spectacle, avec un sidérant tableau d’une piéta en robe écarlate, la bouche écumant encore de sang, tenant dans ses bras le corps nu et ensanglanté d’un jeune et musculeux guerrier. Suliane Brahim cueille le spectateur dans cette posture de prostration tétanisante, la bouche grande ouverte et le regard vide, portant dans ses bras frêles le corps massif de Sébastien Pouderoux, lumineux Achille. Le spectacle va ensuite à rebours, depuis les imprécations guerrières et fanatiques de Penthésilée parmi ses compagnes armées, ses promesses de ne jamais céder aux hommes, et la tranquillité solaire du héros Achille, étonné de voir cette société de femmes si belliqueuses, mais séduit par leur reine Penthésilée. Le texte de la pièce, traduit par le poète Julien Gracq, est d’une beauté et d’une puissance impressionnantes. Clotilde de Bayser, magnifique de dignité de clairvoyance, incarne le chœur et sa prudence dans une scénographie efficace en clair obscur, métallique, argentée ou rouge sang. 

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    « Faire l’amour à coup de lance »

    Dans cet espace désincarné et cerné d’ombre, mais où les personnages ne cessent de grimper comme pour atteindre l’infini des cieux, saisir les échos des Dieux, Suliane Brahim qui joue Penthésilée est totalement prodigieuse. Petite fille ou femme fatale, rageuse guerrière ou amoureuse torride, la comédienne, déjà admirable dans le rôle de Chimène dans Le Cid cette saison, poursuit avec ce nouveau rôle une composition d’une puissance magistrale, d’une animalité et d’une violence tout à fait singulières. Elle n’incarne pas, elle est entièrement, corps et âme à l’unisson d’un personnage dont elle se fait la messagère dans des allers et retours entre interprétation et description des événements, présents dans le texte. Le dédoublement de Penthésilée ici amplifie l’effet poétique : nous sommes dans un rêve violent, une réalité trop effrayante pour être vraie, un cannibalisme fantasmatique mais dont l’interprétation charnelle nous saisit comme une tornade de violence et de désir. Du beau, du puissant théâtre qui ne laissera aucun spectateur indifférent.

    Hélène Kuttner 

     

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